Je vote pour « Le Président »

Vous allez faire l’ Europe de la fortune contre celle du travail, l’ Europe de l’industrie lourde contre celle de la paix. Eh bien cette Europe là vous la ferez sans moi. J’ vous la laisse.
C’est en ces termes que le président du conseil, Emile Beaufort s’adressant aux députés réunis à l’Assemblée Nationale, fit alors le testament de sa vie politique….
 Lorsqu’en 1961 Henri Verneuil réalise son film « Le Président » d’après le roman éponyme de Georges Simenon, il ne se doutait surement pas que son long métrage resterait à quelques jours de l’élection présidentielle du 7 mai 2017 totalement d’actualité.
« Je suis un mélange d’anarchiste et de conservateur dans des proportions qui restent à déterminer » c’est ce que dit, au début du film, le président Beaufort (incarné par Jean Gabin) à son homologue britannique qui vient lui rendre visite. Michel Audiard qui a écrit les dialogues a du probablement jubiler connaissant parfaitement son ami Gabin et se définissant lui même comme un anar de droite. Je ne suis pas loin de penser que cette phrase est sortie un jour de la bouche de Gabin et que Audiard lui a piqué comme il aimait le faire aussi aux personnes qu’il rencontrait dans les bistrots, les taxis…
 
Le film oppose un Président du conseil (nous sommes sous la 4ème république ) idéaliste à un député Chalamont (incarné par Bernard Blier) opportuniste. Le réalisateur nous montre, de façon brillante, que la morale ou plutôt l’éthique en politique sont denrées rares voir illusoires. Il nous donne à penser que les hommes politiques, dont la raison est polluée par des conflits d’intérêts, ont des comportements plus proche de la cupidité, de l’affairisme, du carriérisme voir de la lâcheté.
Le président Beaufort (Jean Gabin) est un mixte de Georges Clémenceau, Léon Blum et peut être un peu du Général De Gaulle. En tous cas, un personnage intransigeant mais d’une grande droiture, une qualité qui sied bien à Gabin. On peut dire que seul Gabin pouvait interpréter ce rôle avec une telle maestria. Il nous offre un véritable récital notamment dans la fameuse scène du long discours à l’assemblée nationale. A noter que cette scène formidable a nécessite 54 prises tellement elle demandait une véritable performance d’acteur. 
 
Le film bénéficie des dialogues du meilleur Michel Audiard, toujours d’une précision d’horloger, qui sonnent toujours justes et sont incisifs quand il le faut.
Un boulot d’orfèvre dont voici quelques exemples :
Le président Beaufort
A mon age on vit en veilleuse on peut toujours marcher, manger, haïr mais à condition de faire tout çà doucement.
Le repos c’est fait pour les jeunes, ils ont toute la vie devant eux, moi pas.
Le président Beaufort s’adressant à son médecin
Si ma cuisinière vous donne des nouvelles de ma santé, pourquoi ne lui donnez-vous pas la recette du boeuf mironton.
Un agriculteur s’adressant à son ami Emile Beaufort
On est gouverné par des lascars qui fixent le prix de la betterave et qui seraient pas foutus de faire pousser des radis.
 
La confrontation du Président avec le député Chalamont, dans une des dernières scènes, nous rappelle au cas ou nous l’aurions oublier, que si Jean Gabin est un acteur monstrueux, son partenaire Bernard Blier (Chalamont) est comme à son habitude parfait.
Philippe Lombard dans son livre « Le Paris de Michel Audiard » nous donne la vision de Blier par Audiard.
 » Je tiens Bernard Blier pour l’un des deux ou trois très grands comédiens de son temps et probablement pour le plus complet, je suis tenté d’écrire  » le plus nourrissant ».
« En effet, Blier nourrit formidablement les personnages qu’il prend en charge, il les habille, les enfle, les humanise leur inculque un caractère, une densité, enrobant le squelette d’un incroyable pesant de chair et de sang, créant de toutes pièces un potentiel de tendresse ou de férocité qui laisse pantois. « 
 
Henri Verneuil, avec une mise en scène classique mais très efficace, nous propose probablement le meilleur film politique Français. Il a su réunir un dialoguiste de génie et une pléiade de comédiens délicieux emmené par un Bernard Blier remarquable et survolé par un Gabin au sommet de son art.
Dans un entretien à Télérama en 2013, le réalisateur Bertrand Tavernier qui voulait parler du cinéma des années 50/60 disait ceci:
«  On aimerait que les hommes politiques actuels à commencer par le président de la république au lieu de parler la langue des communicants qui leur font dire un nombre incalculable d’imbécillités, s’inspirent du souffle de Michel Audiard dans  » Le Président  » J’aimerais entendre un président socialiste dire » Je suis pour l’Europe des travailleurs contre l’Europe du capital, Je suis pour l’Europe du travail contre l’Europe des actionnaires . »
 
Personnellement, dimanche prochain, j’irai voter pour le président GABIN…

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