CINEMA,  Vintage

Gabin et moi

Novembre 1976, le jour se lève sur la petite ville de Mériel.

« A chacun sa chance » c’est le nom du petit bar qui propose dorénavant à sa belle équipe de clients le fameux nouveau loto national.

Comme un chien perdu sans collier, un vieil homme pourtant issu de grandes familles se dirige vers la gare. Le vieil homme n’a plus l’allure d’un pacha, il a traversé Paris pour venir dire au revoir ses amis, ses vieux de la vieille.

Le quai envahit par les brumes laisse place à cet homme qui a gardé la prestance d’un président et a gardé sa gueule d’amour. Mais tonnerre de dieu, c’est l’hiver, pour se réchauffer le vieil homme tel un singe ou même un chat esquisse un pas de french cancan. Seulement, le vieil homme n’a plus beaucoup de gasoil et il sent que pour lui la course est terminée, le rouge est mis.

Ce n’est pas une année sainte, mais le vieil homme s’en fou…
Nous sommes le 15 du mois et Jean Montcorgé dit GABIN s’en est allé…

 

Le jour ou la disparition de Jean GABIN est annoncée par la presse le 15 novembre 1976, j’allais avoir 20 ans et débutais mon service militaire, j’avoue que cette date ne m’a pas spécialement marqué, j’avais d’autres préoccupations en tête à ce moment…
En vérité, la première fois que j’ai entendu parler de cet homme, je devais avoir une douzaine d’années. Nous étions vers la fin des années 60. A la télévision, en matière de cinéma, il y avait un événement à ne pas manquer pour de nombreux Français « Le Film du Dimanche Soir« . A l’époque il n’y avait que 1 ou 2 chaines de télévision et très peu de films de cinéma diffusés, aussi, il ne fallait surtout pas manquer ce rendez-vous.

Ils nous ont passé un Gabin

J’ai le souvenir que ma mère en parlant du film du dimanche soir disait à ce propos: « Hier soir ils nous ont passé un Gabin  » elle ajoutait,  » Gabin,il joue toujours pareil, il fait du Gabin ».
Cette appréciation m’avait quelque peu interloqué, je me disais « c’est quoi faire du Gabin ? ». D’autres soirées pouvaient être « Ce soir, c’est un De Funès ou ce soir ils passent un Bébel ».
Elle ne disait pas « ce soir on nous propose un policier; un western une comédie« , non elle désignait le film et sa catégorie par la vedette principale, un film avec Gabin devait être un film de gangster, un film avec De funès une comédie et un Bébel  un film d’action. Malheureusement, mes frères et moi n’avions pas le droit de regarder ce fameux film du dimanche soir pour cause d’école le lendemain et c’était véritablement pour moi une grande frustration.
Je devais avoir 22 ou 23 ans quand j’ai découvert les films de Jean Gabin, Un Singe en hiver est le film qui m’a le premier marqué, en effet, il rejoignait quelque peu les idées et la façon de vivre que mes amis et moi avions à cette époque. Tournée des ducs, dérision, boissons alcoolisées joyeuses et aussi emmerder la société bien pensante étaient notre credo.

Aux rifs de Jimmy Page et de Eric Clapton

A notre façon, nous faisions du Gabin. J’avais la chance à 22-23 ans  d’avoir déjà une voiture et je passais pratiquement tous les soirs de la semaine prendre mon meilleur ami Jean Louis chez lui et nous partions faire notre tournée des grands ducs. Il y avait pour commencer « Chez Léon » ensuite on s’arrêtait « Au Caveau » et on terminait notre périple «  Au Gonzague« . Tous ces passages dans ces bars enfumés et résonnant au rifs de Jimmy Page ou de Eric Clapton étaient des endroits où on se retrouvait entre refaiseurs du monde, cheveux longs, fringues improbables mais colorés. Nous étions toujours cools et bienveillants, sauf envers la police, l’armée et les curés, il fallait être en accord avec nos lectures du moment (Charlie Hebdo et Hara Kiri ).

Par la suite, j’ai découvert d’autres films comme : Touchez pas au Grisbi, Mélodie en sous-sol, Le cave se rebiffe, Le président, Le clan des Siciliens etc.

Ces films formidables, réalisés dans les années 60, étaient disons les films que la télévision passaient régulièrement. Je voulais en connaitre plus et c’est l’émission du dimanche soir sur la 3 « Le cinéma de minuit » qui m’a permis de découvrir les premiers longs métrages de Jean Gabin.

Tous les dimanches soirs sur la troisième chaîne, Patrick Brion, cinéphile on ne peut plus averti, proposait des cycles de films rarement diffusés. J’adorais regarder ces films, toujours en noir et blanc, en version originale à des heures tellement tardives que ayant baisser fortement le son, j’étais obligé de me rapprocher tout près du petit écran afin de ne pas réveiller ma mère et mes deux frères. Je me rappelle que cette émission proposait des cycles sur des réalisateurs, des acteurs, des périodes… Je me souvient de films italiens délicieux, des curiosités polonaises, des chef d’oeuvre japonais, c’est là aussi que j’ai découvert les films délirants des Marx Brothers, les films merveilleux de Charlie Chaplin, et bien entendu les premiers films de Jean Gabin. Et ainsi j’ai vu dans le désordre : Le jour se lève, La Grande Illusion, La Belle Equipe entre autres.

Je dois dire que j’ai été marqué par le film de Marcel Carné « Le jour se lève« . L’histoire est dramatique, les acteurs sont fan-tas-tiques, il faut voir absolument ce film (que dis- je ? ce chef d’œuvre !).

Tu prendras bien un petit rosé ?

Je dois reconnaître que Gabin m’a beaucoup influencé, et pas moi seulement, en effet lorsque j’allais chercher mon ami Jean Louis pour aller faire notre petite virée, je m’arrêtais devant son petit immeuble, c’était je crois rue du docteur l’Hoste, je montais au premier étage et c’est sa mère qui me faisait entrer et me faisait attendre dans la salle à manger.

En attendant que mon pote se débarbouille, il le fallait vu qu’il travaillait comme typographe dans une imprimerie (qui à l’époque était un métier très salissant), je restais à l’attendre en compagnie de son père qui se prénommait, figurez-vous, Jean !

J’ai un souvenir très précis de Jean, retraité de la métallurgie,  il était toujours assis dans son  vieux fauteuil de cuir marron élimé lisant un journal étrange du nom de Paris Turf. Je me souviens que lorsqu’il me voyait il me disais toujours  « Assied toi gamin, tu prendras bien un petit rosé ? », le petit rosé était son péché mignon, il me racontait avec cette gouaille délicieuse, son parlé argot, des anecdotes croustillantes à l’époque où il faisait le bookmaker pour les courses de chevaux, à l’époque le PMU n’existait pas et les joueurs pariaient à l’aide d’un bookmaker.

C’est lui qui m’a donné le virus des courses de chevaux, il lisait Paris Turf, le fameux journal qu’il ne quittait jamais. Ce canard était un ovni pour moi mais il m’en apprit les secrets et depuis ce jour là je crois que j’ai été contaminé aux paris hippiques.

Monsieur Jean avait aussi été un excellent joueur de football et je crois que sans la guerre de 40 il serait devenu professionnel, enfin c’est ce que j’en ai déduit.

Ce cher Jean, qui était un homme simple, pudique et droit me faisait beaucoup penser à Gabin, il avait une certaine autorité, un coté un peu « anard », il parlait un argot jubilatoire, il aimait les chevaux, et comme Gabin il lisait l’Equipe et Paris Turf.

Avec son fils Jean-Louis, nous avions tous les deux la même admiration pour Gabin et nous nous amusions souvent à déclamer à tout va des répliques de ses films comme, « Brunoise, ça va être la grande régalade «  dans Le Gentleman d’Epsom ou dans Le cave se rebiffe lorsque l’on évoquait le Gigolpince en évoquant un individu que nous prenions en grippe.

C’est en lisant la merveilleuse biographie d’André Brunelin sur Gabin que j’ai mieux découvert l’homme, l’acteur, le père qu’il était. Ensuite, j’ai lu tous ce qui paraissait sur lui. Dorénavant je dois dire que mon admiration va parfois jusqu’à lui piquer ses célèbres répliques et en les plaçant souvent dans des conversations, je dois dire qu’elles font encore régulièrement leur petit effet. (J’en profite au passage pour rendre hommage à son illustre dialoguiste que fut Michel Audiard).

Il faudrait beaucoup plus que cela pour évoquer l’acteur et l’homme mais il y a une chose qui m’a toujours frappé, son fils Mathias Montcorgé, qui a aujourd’hui 60 ans, qui lorsqu’il parle, encore aujourd’hui de son illustre père, utilise toujours le mot papa pour l’évoquer, cela veut dire beaucoup vous ne trouvez pas ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *